
Marlo Morgan a peut-être inventé toute l'histoire et elle a été vilipendée par les Aborigènes eux-mêmes (voir les commentaires)... à méditer pour un prochain post et pour continuer le débat !
Il y a deux rencontres rares qui m’ont scotché cette semaine : celle avec un grand livre de sagesse Aborigène et un moment de grâce passé avec Daria Kutuzova, l’étoile montante de la Narrative russe, en visite à Bordeaux pour les élèves de la Fabrique Narrative.
Je ne sais pas laquelle des deux est la plus extraordinaire quoique je sente bien qu’à un certain niveau, ces deux choses soient probablement liées, mais je vais parler de « Message des hommes vrais au monde mutant », de Marlo Morgan (Ed. J’ai Lu) que m’a fait lire (merci !) Michèle Gauthier et qui a été ma plus grosse claque littéraire depuis « l’espèce fabulatrice ».
Ce livre raconte l’odyssée de Marlo Morgan, femme médecin américaine travaillant sur des programmes sociaux en Australie, aux côtés d’une communauté Aborigène qui se désigne par le nom d’ »hommes vrais », partageant leur vie pendant plusieurs mois d’errance dans le désert intérieur australien. Un voyage intérieur, spirituel et anthropologique qui lui permettra d’être initiée aux façons de vivre, de penser le monde, de soigner, de jouer, d’aimer, de mourir… de ces héritiers de 40000 ans de compétence humaine à vivre.
Se rendant compte peu à peu qu’elle a été choisie par ce peuple qui a décidé de disparaître, pour porter témoignage auprès des incompréhensibles et dangereux « mutants » que nous sommes devenus, Marlo Morgan nous offre le récit très subjectif, à la fois bouleversant et hilarant, de sa randonnée avec ces artistes du lien, de l’amour et du sens. Deux petits extraits :
Quand je décrivis nos fêtes d’anniversaire à mes auditeurs, ils m’écoutèrent avec attention. Je parlai du gâteau, des chansons et des cadeaux, de la bougie que l’on ajoute chaque année. « Pourquoi faites-vous ça, me demandèrent-ils. Pour nous, une célébration fête quelque chose de spécial. Qu’y a t-il de spécial dans le fait de prendre de l’âge ? Cela n’exige aucun effort, cela arrive, voilà tout ! »
- Si avancer en âge n’est pas une occasion de fête, que célébrez-vous, alors?
- Le fait de devenir meilleur. Nous fêtons celui qui, par rapport à l’année précédente, est devenu meilleur et plus sage. Comme chacun est seul à pouvoir juger de ses progrès, c’est lui qui dit aux autres que le moment est venu d’organiser la fête.
Un autre extrait :
Je leur proposai un jeu : je leur proposai de se mettre en ligne, puis de partir en courant le plus vite possible. Celui qui courrait le plus vite serait le vainqueur. Mes compagnons braquèrent sur moi leurs beaux yeux noirs, puis s’entre-regardèrent. Finalement, quelqu’un dit :
- Mais si quelqu’un gagne, tous les autres perdent. Ce n’est pas amusant. Les jeux doivent être amusants. Comment peux tu soumettre quelqu’un à une pareille épreuve pour, après, s’il perd, essayer de le convaincre qu’il est un battant ? Cette démarche est difficile à comprendre. Ca fonctionne, chez toi?
On comprend mieux pourquoi l’approche narrative est née en Australie et comment elle est irriguée à la façon d’une rivière souterraine par cette culture des « hommes vrais ». Cette « exoticisation du quotidien » nous fait mieux appréhender aussi l’effet que cela fait de vivre dans une société mutante au discours dominant tellement envahissant que l’on ne perçoit même plus ses absurdités.
A propos de Marlo Morgan, j’aimerais introduire une complication de plus dans le débat. Je me souviens de mon arrivée à Paris, moi homme du Sud-Ouest dont l’accent ne passe pas inaperçu, et de ce que me disaient mes collègues qui connaissaient ma région pour y avoir passé des vacances. Tout ce qu’ils disaient était exact et pourtant m’agaçait prodigieusement!
Je ne sais pas la vérité évidemment quant au livre de Marlo Morgan. J’ai vu un site qui comparait des assertions de MM à celles d’ethnologues « autorisés ». Je n’y ai pas vu de trahisons extravagantes.
Je pense que, lorsque je suis arrivé à Paris, il y avait conflit entre l’image que je voulais projeter et celle que me renvoyait mon environnement. C’était un peu comme si on m’enlevait le volant, fût-ce pour m’emmener au même endroit. Mon impression est que, si MM n’a pas retranscrit avec suffisamment de subtilité ce qu’elle a appris auprès des Aborigènes, ceux-ci de leur côté sont soucieux de ne pas être « folkorisés » par les Occidentaux et par le courant New Age, fût-ce au prix de refuser la diffusion d’aspects réels de leur culture et surtout de refuser que celle-ci soit diffusée par d’autres qu’eux-mêmes. On peut les comprendre.
Entre les Aborigènes et nous, serait-ce le jeu de « Je t’aime, moi non plus » ?
Oui Catherine, ta réponse a tout à voir avec mon questionnement. la « solution » qu’a trouvé Alice Morgan et que tu nous livre me semble effectivement bien aller dans le bon sens.
Ce que je me suis dit également en réfléchissant à ça, c’est que certes le coaching narratif émousse l’esprit critique, mais il marche ! Les personnes changent réellement et se sentent beaucoup mieux dans leur nouvelle histoire qu’avant, alors que dans les coachings non narratif, que j’ai pratiqués bien souvent, elles ne changent que très peu voire pas du tout…
ceci dit, je suis peut être une piètre coach non narrative….
Donc Pierre, je pense que nous devons réfléchir à documenter et rendre compte à l’entreprise cliente plus largement qu’au simple donneur d’ordre. Nous avons une session sur le sujet à la Fabrique me semble t’il…
Merci à vous deux de vos réponses.
Bonjour,
Concernant l’ouvrage de Marlo Morgan, à nouveau je suis gêné d’être celui qui tempère l’enthousiasme que fait naître la lecture de son livre.
Je ne sais pas s’il faut renoncer à le lire.
Je ne crois pas que cela ait été l’intention des Aborigènes.
Leur intention était que quelque chose soit fait de manière à éviter une confusion entre leur histoire, leur identité, leur culture et leurs traditions et la vision romancée que cela a fait naitre dans l’esprit de cette femme.
Si je peux me permettre cette comparaion audacieuse, c’est comme si dans une cérémonie définitionnelle le narrateur demandait au praticien qu’une distinction soit respectée entre son récit et la résonnance de ce récit exprimée par chaque témoin extérieur.
Dans leur réaction, les Aborigènes demandent à être les ayants droits de leur identité, de leur Rêve, de leurs traditions et de leur culture.
Saviez-vous que, même entre eux, quand un membre d’un clan décide de peindre le rêve dont il est propriétaire pour l’exposer ou le vendre, il demande son accord préalable au clan des anciens ?
La raison est que chaque rêve raconte une histoire qui se déroule dans plusieurs niveaux de réalité dont certains aspects ne sont dévoilés qu’après avoir suivi un rituel d’initiation. Le clan des anciens prend connaissance du projet et décide si oui ou non les informations peuvent être révélées tout en respectant le caractère sacré du récit.
Néanmoins la fascination et l’émerveillement que vous avez ressenti sont toujours possibles à travers d’autres lectures. De nombreux auteurs occidentaux ont en effet écrit et continuent d’écrire sur les Aborigènes et leur culture en ayant pris soin d’obtenir préalablement leur consentement sur le fond et la forme.
Voici trois exemples d’ouvrage que l’on peut lire dans la confiance que cet accord préalable a été obtenu et qui ne manqueront pas de réveiller les sentiments que vous avez ressenti :
- Bruce Chatwin « Le chant des pistes » Edition Le livre de Poche,
- Femmes de la nuits des temps, Mythes des Aborigènes d’Australie, Recueillis par Katie Langloh Parker et commentés par Johanna Lambert, Éditions AMRITA,
- N’importe lequel des ouvrages de Barbara Glowczewski (ethnologue française) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Barbara_Glowczewski.
Bien à vous,
Stéphane
Alice Morgan montre qu’il est souvent nécessaire d’informer, de prévenir et de faire connaître à l’entourage de la personne son identité alternative émergente. On ne se débarrasse pas comme ça d’une réputation par exemple. Elle cite l’histoire d’un jeune garçon qui avait décidé de revenir en cours et de se remettre à niveau sur le plan scolaire, et qui s’y tenait et faisait d’énormes progrès, seulement voilà : il trimballait une sacrée réputation de mensonges, de fainéantise, de je-m’en-foutisme. Elle a décidé, avec lui, de faire une lettre (signée par elle) à l’attention de tous ceux que ça intéresserait de savoir que ce jeune garçon a changé, ou plutôt est en train de changer, et « merci de le regarder désormais avec d’autres yeux et de me faire savoir en retour tout ce que vous remarquerez qui va dans ce sens », etc.
Est-ce que ce que je raconte a un rapport avec ton questionnement, Sandrine ?
On est obligé d’y croire par principe, sinon, on n’a plus qu’à exercer un autre métier. Je choisis la confiance, en sachant que, rarement, j’aurai tort de le faire. Ce n’est pas de l’angélisme. C’est une prise de risque calculée ! Et une position rare, cultivons-la.
C’est la question centrale, ou en tout cas l’une des questions centrales du coaching narratif : comment faire coexister l’histoire dominante que raconte l’entreprise sur la personne (avec souvent une demande de normalisation confiée au coach) et l’histoire préférée que raconte le client et qui n’a souvent que peu de rapport, voire qui est complètement contradictoire, avec le récit de l’entreprise ? Moi aussi, j’y crois par principe, mais à force d’y croire, cela émousse mon esprit critique…
Malheureusement, je n’étais pas à Bordeaux pour rencontrer Daria, mais l’épisode du monde mutant et surtout le dernier commentaire de Pierre sur la position décentrée du coach narratif m’ont rappelé une surprise un peu douloureuse que je vis avec mes clients. je m’explique: Au cours d’un accompagnent narratif, le coach décentré, assiste à la modification de la vision de lui même qu’à son client. Il y crois ( enfin moi j’y crois) et lors de la « confrontation » avec l’entreprise à la fin de l’accompagnement ou à tout autre moment d’ailleurs, il est subitement confronté à la vision des autres sur le client… ET bien souvent cette vision n’est pas en adéquation avec celle que le client a sur lui même… D’ou interrogation égotique… Me serais je fait avoir ? Mon client ma raconte t’il des salades ?
Je préfère croire quand à moi, que le processus de changement lié au travail d’accompagnement n’a pas encore fait son chemin et convaincu les alliés du problème… mais ça m’interroge.
Comment rendre ces changements plus vivants ? Du coup, j’ai invité les alliés comme témoins, je vous dirais si ça a marché…
Daria Kutusova, par contre, est bien réelle. Elle traduit en russe les textes narratifs et travaille à la diffusion de ces idées dans son pays. Elle a été invitée par Pierre à la Coop RH.
Nous avons passé à Bordeaux un moment riche. Les ateliers de la Fabrique et ce type de rencontres nous permettent d’élargir les cercles, en attendant d’aller nous-mêmes à la rencontre des autres, qui sait.
Pour moi, qui ai au départ une approche livresque de l’approche narrative, Il a été évidemment très enrichissant d’écouter Daria parler de ses activités et de l’intérêt qu’elle y trouve. Les publications en général créent une distance entre l’auteur et moi, le simple fait de publier plaçant l’auteur sur une sorte de piédestal (et même s’il s’en défend… et même si parfois, il ne le mérite pas !). Cette distance existe moins dans le face à face où les idées et les pratiques, incarnées, deviennent plus abordables. Est-ce pour ça que le e-learning n’est pas destiné à remplacer l’intervention des enseignants qui accepteront de changer de posture, mais juste à les assister ?
J’ai, pour ma part, bien sûr partagé avec Daria les questionnements liées à la traduction de la langue narrative et j’espère pouvoir échanger avec elle sur ces sujets par la suite.
Merci Pierre de nous avoir invités à participer à cette rencontre.
Beau résumé Françoise!
Je retrouve internet après dix jours de désert multimédia; et je lis tes deux derniers articles à la suite. iL me semble que ta grise mine de ‘geographie de la déception’ t’a précipité dans le gouffre de la fée Morgan! bel épaississem:ent qui grace a Stéphane fut desepaissi en moin de deux,.
SALUT
Merci Pierre pour cette bonne leçon à retenir.
J’ai commis une même erreur en publiant sur mon blog une photo truquée…
Un geste « héroïque » ! je la sentais/savais fausse… mais je n’ai pas résisté à la tentation de la diffuser. Je voulais y croire ! C’était tellement beau… hélas trop pour être vrai !
Quitte à se faire avoir (ce n’est pas de l’auto-flagellation), autant essayer d’en tirer des conclusions intéressantes sur ce qui chez moi, se fait facilement recruter par une histoire qu’un peu de distance critique permettrait effectivement d’assimiler à une variation yankee sur le bon sauvage rousseauiste.
Nous interprétons les histoires qui nous sont proposées en les agglomérant à des histoires dominantes ou préférées déjà présentes dans nos intentions, nos espoirs et nos rêves et l’écoute des histoires de clients dans une posture décentrée ne favorise pas le développement de la distance critique. En ce qui me concerne, je pense depuis longtemps, et bien avant la lecture de ce livre, que notre société a muté de façon dangereuse et discutable et qu’elle nous a fait perdre notamment une certaine conscience de l’appartenance à un tout unitaire et harmonieux, et un art du lien social qui nous relie à la fois aux autres en nous-mêmes (d’où l’intérêt du remembrement) et aux autres en eux-mêmes (d’où l’intérêt des cérémonies définitionnelles), réduisant la représentation de l’individu, comme l’a décrit Foucault, à un corps isolé et non relié, facile à étiqueter, à gouverner et à enfermer. La forme de rapports sociaux et la cosmogonie, même fantaisiste, prêtée aux Hommes Vrais par Marlo Morgan rejoint et renforce mes propres rêves sur la possibilité d’une vie simple et dépouillée, orientée vers le progrès spirituel et le développement moral, en petites unités gouvernées par des rapports sociaux solidaires et respectueux. Voilà, au delà du hoax qui me scandalise car il se fait pour des motifs de business et en piétinant la véritable culture minoritaire dont ses protagonistes sont auteurs, ce qui résonne tout de même avec des choses essentielles de mes espoirs, de mes rêves et de mes engagements.
Ce n’est certes pas une raison pour accréditer dans mon blog et continuer à épaissir une fiction approximative présentée sous les traits d’un témoignage vécu. Je préfère à ce moment là relire Harry Potter, qui ne se présente pas comme une initiation magique à laquelle J.K. Rowling aurait été conviée par les professeurs de Poudlard afin d’en rendre compte auprès des Moldus, et où les valeurs proposées sont à peu près les mêmes, mais la distance romanesque permet de se les attribuer sans escroquerie. Merci encore Stéphane pour ce nettoyage de lunettes, même si l’eau de javel pique un peu les yeux. Nous ne sommes jamais totalement décollés de notre historicité et de notre culture. Une bonne leçon à retenir.
Merci beaucoup Stéphane. Il semblerait que je me sois fait avoir dans les grandes largeurs. L’examen de ce matériel précis et abondant ne laisse que peu de doutes. Je vais réfléchir à ce qui a pu déclencher chez moi cette émotion et cette fascination pour ce parcours, et faire taire les questions de bon sens posées par ce livre et reprises beaucoup plus doctement pas les différents articles. Cela pose beaucoup de questions, y compris la puissance de la machine à diffuser des histoires écrites occidentales dans l’épaississement d’un récit dominant marqué par une posture culturelle colonialiste. Quant à la photo de l’homme aborigène présenté en illustration de l’article, ignorant son nom, son clan, sa tribu et son rêve, je l’ai remplacée par celle de Marlo Morgan, on moins on sait qui c’est , maintenant !
Désolé de l’éventuel effet douche froide de ce commentaire, mais le livre auquel vous faites allusion a rencontré la déception, la tristesse et la colère des Aborigènes d’Australie.
Plutôt que de décrire moi-même cette triste controverse, je vous communique quelques fragments venant d’une moisson opérée grâce à Google avec le filet : marlo morgan dispute with aboriginal
http://www.independent.co.uk/news/world/truth-goes-walkabout-in-outback-aborigines-outraged-as-us-author-makes-a-million-with-new-age-fantasy-of-lost-tribe-in-the-bush-1389189.html
Un article de the independent publié en décembre 1994
http://www.petergeyer.com.au/library/bookrev1.php
Le regard critique et acerbe d’un coach australien sur le livre de Marlo Morgan.
http://works.bepress.com/cgi/viewcontent.cgi?article=1047&context=matthew_rimmer
Présentation de l’ouvrage « The artist is a thief » par l’écrivain et spécialiste des questions de droit et de propriété intellectuelle Stephen Gray dans le cadre d’une conférence donnée à la Faculté de Droit de l’Université Nationale d’Australie
Extrait : “He (Stephen Gray) also taps into scandals over fake Aboriginal art and literature – such as the Elizabeth Durack paintings, the Wongar persona, and the Marlo Morgan books.
http://hubpages.com/hub/Mustant-Message-Down-Under
“Mutant Message Down Under – Misinformation & Mistrust”
http://fr.wikipedia.org/wiki/Marlo_Morgan
Un point de vue collaboratif
ps : la photo de l’homme aborigène utilisée pour illustrer cet article ne dit pas qui il est, quel est son nom, son clan, sa tribu, éventuellement son rêve alors que cet homme a existé et existe peut-être encore aujourd’hui.
Une grosse claque, bien dit ! L’Espèce Fabulatrice est devenue ma « bible de chevet » ! Chaque relecture est une découverte, une autre compréhension… une révélation !
Lignes de Faille, Dolce Agonia… sont, de mon point de vue, des romans narratifs…. ce ne sont pas les seuls !
Vous aurez compris que j’aime passionnément cette auteure.
Dans mes valises ! Je suis partie en Bulgarie avec peu de livres, mais celui là est dans ma bibliothèque… précieusement conservé ! je l’ouvre au hasard
- « Tout comme un musicien, l’univers lui-même aspire à s’exprimer musicalement ».
Des bijoux à lire comme celui là sont de vrais joyaux… Merci de m’avoir donné l’envie de le relire !