Herschel Blank

guersch001Herschel  Blank (surnommé Guersch) est mon grand-père, que je n’ai jamais connu. Il m’a rendu visite à la Fabrique Narrative.

C’est intéressant ce qui se passe en ce moment à la Fabrique. Le groupe d’initiation vient de terminer son troisième séminaire, sur le thème du remembrement. Pour les non-praticiens narratifs, et en deux mots, le remembrement (remembering en anglais, parfois également traduit sous le terme, moins évocateur, de « regroupement ») est l’une des conversations narratives les plus puissantes et les plus émouvantes. Elle part de l’idée que nous sommes reliés en permanence par des histoires à un « club de vie » composé de toutes les personnes et de tous les personnages qui ont eu une influence sur nous.

Cette influence passe par la production d’histoires avec ou au sujet de ces personnages et se stocke en nous sous forme de principes, de règles de vie, de valeurs, d’engagements, d’idées, etc. Cyrano de Bergerac m’a appris qu’il était honorable de   »ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul », et je choisis d’y croire. Cette histoire a donc une influence sur ma vie car elle inspire mes choix et le regard que je porte sur mes réalisations. Michael White cite l’exemple de cette jeune fille qui a pu résister à l’anéantissement psychique pendant des années en se raccrochant au personnage de Fifi Brindacier, qu’elle regardait à la télévision. Fifi lui a appris que l’on pouvait être une petite fille et résister, avoir une force surhumaine, ne pas se laisser faire par les adultes.

Une conversation de remembrement est donc un moment où le praticien va évoquer ces figures avec son client, et honorer leur contribution à la construction de son identité, mais également la contribution du client à la construction de l’identité de la figure (nous sommes dans le domaine de la représentation, ce qui signifie que le praticien ne va pas interviewer la vraie Fifi Brindacier, ou le doudou, ou le chien adoré par le client quand il était petit, mais va interroger l’image internalisée qu’en a le client).

Je suis toujours sidéré par la force de ces conversations de regroupement, le point auquel se reconnecter à des figures et à des personnages qui ont de l’importance pour nous, et épaissir les liens de sens qui nous relient à eux, donne à tous les participants un accès direct à la réorganisation des histoires à partir des expériences de vie éparses. Il y a aussi beaucoup d’émotion, et des sentiments qui vont du bien-être à la « force tranquille » en passant par la sérénité et le respect. mais je suis aussi très étonné de constater à quel point le modèle pédagogique que nous avons choisi pour la Fabrique (avec Christine Thubé, sa fondatrice, et ma collègue Elizabeth Feld qui apporte une contribution inestimable) tient ses promesses de façon souple et puissante.

Plutôt que de réciter des listes de questions, se concentrer sur l’exploration des intentions autour desquelles s’articulent les cartes, sur leur compréhension émotionnelle et sur un contact permanent du praticien avec cette compréhension lorsqu’il mène une conversation. Laisser les questions émerger de l’intention, et non  le contraire. Donner des permissions plutôt que d’évaluer la perfection du geste. Nos jeunes praticiens sont déjà capables de réalisations impressionnantes, mais dans le naturel du mouvement et chacun avec son propre style qui commence à émerger.

Au cours de ce séminaire, Herschel et sa contribution à ma vie se sont imposés à moi, à mon insu, comme une photo qui monte dans un bain de révélateur. c’est lui qui a pris la décision d’émigrer de Bessarabie où lui, sa femme (ma grand-mère), son frère et sa belle-soeur avaient du mal à travailler du fait des persécutions antisémites. c’est lui qui a porté l’espoir de construire ailleurs une meilleure vie pour sa famille et ses descendants. C’est lui qui a pris l’initiative de quitter tout ce qu’il connaissait pour aborder des rivages inconnus, mû par l’espoir et la confiance en ceux qui viendraient après lui. Je voudrais lui dédier ce post et lui exprimer toute ma reconnaissance pour ce qu’il a fait pour notre famille. Je voudrais en écrivant ceci épaissir son histoire et le faire connaître à tous mes amis, lecteurs et collègues.

Je voudrais dire aussi qu’il m’est apparu une grande similitude entre le travail de la narrative, c’est à dire quitter le territoire du problème pour aller explorer de nouvelles voies qui portent de nouveaux récits préférés sur lesquels peuvent se fonder de nouvelles conclusions identitaires, et la vie de Guersch. Quittant la terre de Bessarabie et sa vie désespérante pour devenir l’auteur d’une vie préférée, tissée d’espoir et de colère. Même s’il y a laissé sa peau (il est mort en 1935), j’ai le sentiment de continuer son combat sur un autre terrain, celui de l’esprit, des problèmes et des relations. En disant cela, j’ai la forte et sereine impression d’une cohérence entre la vie que j’ai choisie et celle de ce grand-père inconnu, mais tellement proche. Honneur à toi, Guersch !

13 commentaires sur “Herschel Blank”

  1. brigittedyan dit :

    C’est très émouvant de saluer ton grand-père sur ce blog et de lire cet hommage simple à ceux qui ont émigré de gré ou de force pour trouver une meilleure vie ou pour survivre. On les rejette parfois parce que le passage n’a pas été facile et pouvoir simplement les honorer est un vrai bonheur. Merci pour avoir partagé avec tes lecteurs ce moment de grâce.

  2. Eva dit :

    Dans ma famille: profs, médecins, curés, militaires (jusqu’ici rien d’extraordinaire par rapport aux répartitions familiales traditionnelles) mais aussi, artistes peintres et un publicitaire des débuts de la radio! Pionnier dans sa profession, je croyais que mon goût de la com venait de lui, de mon grand père maternel, tellement favori que je lui ressemble à en couper le souffle de ma mère, mais maintenant que j’ai « renié » la com, je garde juste l’idée de pionnier pour ouvrir de nouvelles voies et surtout accompagner les autres dans leurs périples, et fais un bouturage avec la branche coupée de mon arbre généalogique, celle dont on a voulu m’éloigner, pour prendre aussi l’art, la création, la liberté. J’ai fait le choix de la différence! ça, je le savais, mais j’ai ainsi confirmation grâce à ta technique. Merci Pierre!

  3. Joël, un peu de patience, nous avons traduit et éditons en français d’ici quelques semaines le livre d’Alice Morgan, « une brève introduction à l’approche narrative ». Vous serez tenu au courant de sa parution ici-même. Sinon, dans la pratique, on se rend compte que ce sont souvent les grands-parents, ou un grand-parent favori qui ont incarné les valeurs identitaires préférées ; les parents n’ont fait que les transmettre (ou s’y opposer). C’est ici que la narrative rejoint la psychogénéalogie – pour le plus grand bonheur de Maureen :)

  4. francoise palluau-dubouloz dit :

    Parfois, dans certaine famille , de grands rencontres familiales sont organisées, à des rythmes reliés à des rituels évènementiels(décès, naissance , construction d’une maison etc;;)et là la magie opère toujours sur les adolescents en particulier.Nous ,adultes hésitants, réticents, et eux, sautant de joie à l’idée de retrouver la grande cousine, l’arrière grand-père, en chair ou en os mais aussi racontés par les autres: pourquoi?
    N’est-ce pas cette sensation réconfortante d’être relié comme tu dis Pierre qui apaise leurs peurs, répare leur solitude du « homard »?

    Alors mes amis de la fabrique, à vos calendriers pour le bien -être des ado de vos familles . Mais attention, ne crée-t-on pas aussi des identités liées au shema culturel de la famille: » ah, tu es comme », si difficile d’y échapper?

    Je sais pourquoi dans ma famille les femmes ont du caractère: nous descendons d’une bohémienne qui a suivi son amoureux militaire sous l’armee de Napoléon, elle a tout quitté par amour et devenue cantinière.En voilà un beau shéma!

  5. Joël dit :

    J’ai lu cette note qui m’a bien plu puis je suis allé faire une balade en raquette, les Alpes et le Jura étaient magnifiques. Je reviens, relis la note sur votre grand-père, et je découvre ce commentaire « La narrative pour les nuls », c’est exactement ça qu’il me faudrait :-)

    Depuis que je connais ce blog, grâce à Françoise, j’ai très envie d’en savoir plus. J’ai hésité à me procurer le livre « comprendre et pratiquer… » mais j’ai eu un peu peur de ne pas comprendre, c’est assez neuf pour moi.

  6. luc dit :

    trop bien, ce remembrement….
    Ton écrit me donne envie de faire ce travail avec mes 4 grands parents que je n’ai finalement pas beaucoup connu. Oui, beaucoup de respect (obligatoire) pour eux et sans doute un peu de peur. peur du manche du couteau qui fuse a travers le table a manger pour écraser le coude malencontreusement posé sur cette table.
    ce texte me donne vraiment envie d’aller chercher autre chose sur eux, de les réhabiliter dans mon club de vie…
    merci encore et toujours.

  7. Merci Pierre de nous avoir présenté Guersch. Je trouve qu’il a la beauté d’un héros de Proust. Cela me donne envie de « remember » avec mes propres grands-parents, avec qui tout n’a pas été simple. Ce que je vois de toutes ces expériences de la Fabrique Narrative dans la semaine qui vient de passer, c’est qu’en agrandissant notre « club de vie », nous nous agrandissons, nous nous enrichissons et notre identité s’enrichit considérablement.

  8. Oui, sauf que les vrais nuls ne s’intéressent pas a la narrative. Ou alors ils essaient de lui passer un collier et une laisse !

  9. anne de B' dit :

    oui, tu dis ça avec ton élégance, et une grande force de tendre
    tu nous parles de la narrative-pour-les-nuls, quel plaisir cette sensation d’ »intelligere » -de se sentir intelligent parce qu’on a compris-, et c’est vrai que ça donne drôlement envie
    bonne suite à toi, bonnes suites à tes compagnons
    Anne

  10. Merci à tous les 3. Oui, mon autre grand-père, Joseph, a fait l’objet d’un grand travail de remembrement, sous l’identité du « chef indien ». Je me souviens en particulier d’une séance de supervision didactique avec Valérie Steiner où le « chef indien » a pris corps avec puissance et lumière.
    Guersch n’a pas beaucoup laissé de traces. J’avais plutôt une mauvais image de lui : je pensais qu’il avait suivi son frère en France, je ne savais pas que c’était lui qui avait pris la décision. Je considérais qu’il avait laissé tomber ma mère en mourant bêtement lorsqu’elle avait 3 ans. Je me suis réconcilié avec lui à l’occasion d’un travail en trans-générationnel avec Maureen Boigen, l’une des pointures françaises de la psycho-généalogie, qui se trouve être associée avec ma femme dans son cabinet. J’ai enquêté ensuite, notamment au cours d’un dîner avec Eric Blanc, décédé récemment, où il m’a raconté plein d’histoires émouvantes sur mon grand-père, qui m’ont permis de mieux le connaître et de mieux me reconnaître en lui. C’était le dernier cadeau d’Eric.
    Ma grand-mère maternelle, quant à elle (la femme de Guersch) n’a jamais fait l’objet d’un remembrement mais il n’y en a pas besoin : elle est en permanence installée à une place d’honneur dans ma tête et dans mon coeur.
    La puissance de nos ancêtres mais également de tous les personnages avec lesquels nous avons été reliés à un moment de notre vie, nous offre une vision de nous-mêmes comme des êtres « reliés », en contact avec tous ceux qui sont et ont été, et ont contribué à la construction de notre identité comme biographie. La conception d’un être isolé dans son corps date de la tradition occidentale à partir du XVIème siècle (cf. Foucault). De nombreuses autres traditions (dont l’approche narrative s’est inspirée) proposent une vision de l’individu relié. Cette vision est douce et réconfortante à vivre de l’intérieur, elle donne sérénité et puissance à celui qui l’adopte.

  11. Superbe article et très intéressante technique.
    Ca donne envie d’en savoir plus sur Herschel Blank. Tu as d’autres éléments ? Il a laissé des écrits ?
    As tu eu la visite à la Fabrique Narrative de tes autres grands-parents ?
    amitié

    Nicolas

  12. Françoise dit :

    Merci à toi, Guersch !

  13. Christophe dit :

    Magnifique hommage. Il m’inspire et me permet dans le même temps de voyager au coeur de mes histoires familiales et amicales. Elles ont une influence que je ne soupçonnais pas sur les choix que j’ai fait pour ma vie, des choix qui m’ont mené sur des rivages que je partage aujourd’hui avec toi et queques autres…
    Merci pour ça, Pierre, Quel cadeau !

Laisser une réponse