Archive pour la catégorie ‘Lettres d'Australie’

Je rentre !
Ma dernière lettre d’Australie

Mardi 2 décembre 2008

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Je fais mes bagages. Un coup d’oeil dans mes valises pour voir ce que je ramène de ce printemps narratif d’Adelaide.

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D’abord il y a l’anglais et cette impression permanente que même si l’on comprend 90% de ce qui est dit, les choses essentielles et vraiment indispensables sont contenues dans les autres 10%. J’ai échangé avec beaucoup de non-anglophones, de la Russie au Buthan, qui partagent cette vigilance sur le fait que l’anglais, en tant que langage et en tant que culture, ne devienne pas une norme dominante pour la diffusion des idées narratives dans le monde ce qui serait dommage tant ces idées représentent un espoir pour les humains. Non, je n’ai pas subi un lavage de cerveau, je parle librement et de mon propre chef, mais merci de poser la question.

Il y a aussi le constat douloureux que malgré l’infinie patience de David Mann, mes progrès dans la compréhension de cette activité immensément mystérieuse qu’ils appellent le cricket ont été plus que modestes. J’ai appris à distinguer les équipes l’une de l’autre, ce qui n’est déjà pas si mal pour un Français (dixit David).

J’ai découvert un pays cool où on ne se prend pas la tête, où on mange le fromage après le dessert, où les bières sont servies sans verre, où l’on paie l’addition avant de passer à table. J’ai goûté un steak de kangourou et je ne l’ai pas apprécié tellement j’avais trop la honte de manger du kangourou.

J’ai rencontré des narrative people du monde entier et il sont ouverts, fraternels, sensibles, attentifs à l’autre, drôles, sincères (comme nous) et vraiment super humbles (pas toujours comme nous). Après dix ou quinze ans de pratique, de lecture, d’études, ils disent : « j’essaie d’appliquer les idées narratives dans mon travail » mais jamais : « je suis un praticien narratif formé par Michael White ». Autant pour moi et pour tous ceux d’entre nous qui seraient tentés de se la péter parce qu’ils ont suivi quelques workshops, aussi géniaux qu’ils aient pu être.

Sur le plan technique, je suis devenu conscient que le fait de situer les problèmes à l’extérieur de l’individu n’est pas lié à une sorte de métaphore thérapeutique mais qu’il vient du fait que tout simplement, les problèmes sont à l’extérieur, créés et alimentés par l’ingéniérie sociale de contrôle et d’auto-discipline mise en place par le pouvoir moderne. Du coup, l’individu ne m’apparaît non plus comme un corps avec des histoires dans sa tête, mais comme une entité relationnelle située au centre d’un vaste réseau d’expériences mises en histoires, lesquelles relient la personne à d’autres personnages réels ou virtuels et à différentes identités produites, définies et négociées en permanence par ces différentes relations. Non, je n’ai rien fumé, ce n’est pas très gentil de poser cette question.

A propos de questions, j’ai réalisé le point auquel les questions sont « nos pinceaux, nos protest songs, nos outils de travail » (S. Madigan) et combien la fabrication de questions qui permettent de raconter des histoires alternatives riches et puissantes fait la différence et constitue notre compétence d’artisans. Le flux et le reflux des narrations et des renarrations permet de tisser des identités riches d’un continent à l’autre, avec des peuples opprimés, des détenus, des personnes exclues de la société normalisée à cause de leurs orientations sexuelles, politiques ou de leurs origines. Et aussi dans les entreprises. Mon travail va désormais s’orienter vers l’application des idées narratives dans les entreprises, qui sont des communautés, dominées comme jamais dans l’histoire par l’idéologie libérale de la performance, de la croissance et de la rentabilité, dont les savoirs et compétences locaux sont rabotés systématiquement, parfois avec la complicité cynique ou naïve de coachs reconnus.

Mais le plus grand choc pour moi, c’est le travail de David Denborough avec la musique. J’ai réalisé qu’il était possible d’utiliser les chansons et leur fabrication pour faire émerger, rendre audible et honorer ce qui aide les gens à tenir le coup. J’ai déjà exprimé ailleurs dans ce blog cet enthousiasme de sortir la musique du champ récréatif et entendu des réactions sceptiques : ça fait boy scout, ça ne marchera jamais dans la culture française, c’est trop loin de la culture des entreprises. Peut-être. Mais je vais essayer quand même. Parce que chanter des chansons aux gens, c’est une sacrée histoire dans ma vie. Et je connais au moins une personne qui me reconnait pour ça. Pas vous ?

Cette magnifique photo est de Jean-Louis Roux

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Lettre d’Australie :
Mais où sont les problèmes ?

Lundi 1 décembre 2008

Ca sent la fin. Dernier séminaire aujourd’hui et demain avec Jill Freedman, célébrissime thérapeute familiale américaine, dont j’ai séché une partie pour faire mon petit shopping de retour. Eh oui, père de famille est mon identité préférée loin devant parfait bon élève !

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Il n’empêche que les réflexions de Jill sur les relations de couple dépassent très largement ces dernières et s’appliquent à toutes les formes de relations, notamment les relations patron-collaborateur ou bien entre collègues si on les transpose un peu à l’univers de l’entreprise. Une idée clé qu’elle développe et qui reprend un thème de Stephen Madigan est la localisation des problèmes. Savoir où le problème se situe est très important pour la création d’histoires riches et multi-vocales. Par exemple, si je reproche à mon fils d’être désobéissant, je localise le problème dans mon fils. Alors qu’en fait, il est localisé dans l’idée culturelle que les enfants doivent obéir aux parents de telle et telle manière. De même, si je crois l’entreprise qui me demande de coacher Gérard Dupont « parce qu’il a un problème de management », je tombe dans un piège qui est de localiser le problème à l’intérieur de Gérard Dupont et si j’aborde ma mission de coaching dans cette intention, je vais certainement proposer mon aide pour résoudre ce problème, ce qui revient à dire normaliser Gérard Dupont, l’aligner sur la prescription culturelle de l’entreprise avec les meilleures intentions du monde. Et tant pis si ses résultats en terme de management ne s’en trouvent pas améliorés, il sera chargé d’un deuxième problème (résidant à l’intérieur de lui) qui est d’être incapable de s’améliorer.

Par contre, si je localise le problème non pas dans Gérard Dupont mais dans la culture locale de l’entreprise, ou dans la culture globale du management moderne, qui propose un certain nombre de caractéristiques, d’indicateurs et de méthodes qui définissent le « bon manager » (il y en a des rayons entiers dans les bibliothèques d’aéroport), Gérard Dupont retrouve la liberté d’exprimer ce qui l’inspire, l’aide et le soutient dans l’exercice de l’autorité, les histoires liées à ces éléments ainsi que l’histoire de ces histoires, ce qui va lui permettre de développer une façon de manager qui lui convienne.

Et si elle ne convient pas à l’institution ? C’est là que les leçons de Jill (qui est quasiment le sosie de ma belle-mère) trouvent tout leur intérêt. Le coaching individuel de Gérard Dupont se transformera en coaching du couple qu’il forme soit avec son patron, soit avec son entreprise (si son patron décide d’occuper la position du porte-parole de l’institution, un exercice qui à lui seul, nécessite parfois un accompagnement spécifique pour lui !)

Demain dernière journée de séminaire (ce soir je vais taper un boeuf avec les « Standard Deviations ») et mercredi, hop, dans l’avion pour 24 petites heures et retour avec my people.

Grand concours de questions :
La réponse de David Epston

Lundi 1 décembre 2008

Merci à tous ceux qui ont participé au grand concours de questions narratives pour empêcher les gens de se jeter du Golden Gate Bridge.

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Vous avez tous été super créatifs, un spécial bravo à Lucie pour son inspiration. La réponse de David Epston était : « And what if tomorrow… ? » (« et si demain… ? ») Mais les panneaux n’ont jamais été refaits et les gens se suicident toujours.

Lettre d’Australie :
Ma journée avec Stephen Madigan

Dimanche 30 novembre 2008

Un double challenge pour moi : les autres se contentent d’essayer de comprendre ce qu’il raconte, moi je dois d’abord comprendre ce qu’il dit. Mais ça vaut le coup de se cramer un peu les neurones : plus grosses étincelles conceptuelles depuis Michael dont il a été l’un des premiers élèves

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La notion centrale de son travail est la déconstruction de la notion d’individu, réduit à son corps afin de mieux l’isoler, isolé afin de pouvoir mieux le gouverner. Dès lors, les problèmes rencontrés par la personne sont vécus comme individuels, décrits par un appareil de diagnostic, de nomination et d’enregistrement (dans des fichiers par exemple) qui fabriquent une façade identitaire détachée de la compétence de l’individu à produire sa propre vie.

Persuader les gens que le problème est dans leur tête, c’est détourner leur attention du fait que les problèmes sont fabriqués culturellement et récupérés par les multiples voix internes de l’auto-surveillance et de l’auto-évaluation. C’est leur faire délibérément ignorer, en utilisant toutes les ressources des appareils de diagnostic type DSM ou dérivés (tous orientés vers le profit des industries de santé), que l’individu est relié à de multiples communautés réelles ou implicites qui forgent et soutiennent sa capacité à résister et à à se développer.

Autour de quelles pratiques et compétences le pouvoir moderne construit-il l’identité ? Des pratiques sexuelles ? Professionnelles ? Economiques ? Symptomatiques ? Des pratiques qui définissent des identités pauvres car mono-historiques et figées, et débouchent soit sur l’exclusion, soit sur l’abdication de soi en échange d’une petite place à la table sociale.

Le point auquel les idées narratives sont politiquement incorrectes m’apparaît clairement : en déconstruisant le diagnostic dans le domaine de la psychothérapie ou dans celui du conseil en organisation, on met en question à la fois les « experts » et les institutions qui les utilisent pour renforcer l’idée que les problèmes affectent individuellement les groupes minoritaires, voire même que ces groupes en sont la cause au lieu d’en être les victimes.

Lettre d’Australie : et les entreprises ?

Vendredi 28 novembre 2008

Ce qui me frappe depuis le début de cette Conférence est le point auquel les entreprises semblent appartenir à un univers parallèle.

Les champs couverts vont de l’homosexualité aux traumas, sur les hommes en prison, les communautés rescapées des génocides, les hopitaux, les écoles, mais en évitant le lieu d’où s’exerce le pouvoir absolu sur notre monde et qui est lui aussi un lieu social et communautaire : les entreprises.

A part un workshop ce matin sur une méthode appelée « appreciative inquiry », qui présente des similitudes intéressantes avec ce que nous faisons à la Coop RH sous le nom de « formation narrative », et aussi des différences encore plus intéressantes qui représentent autant de pistes d’amélioration de notre méthodologie, il n’y a rien sur l’entreprise. C’est l’absent mais implicite du discours social qui se préoccupe d’accompagner les souffrances aux marges, dans les lieux où le tissu social est déchiré, brûlé ou inexistant. Mais il y a une thérapie de la normalité, ou plutôt une conscience de la souffrance des personnes au travail, des cadres, des dirigeants qui en dépit de leur intégration sociale apparente, de leurs moyens financiers qui semblent les mettre à l’abri de la précarité, de leur enracinement dans une identité qui se présente comme stable, se trouvent au point exact où le maximum de pression est exercé sur eux. A ce point où leur identité préférée fait le grand écart avec les prescriptions du pouvoir moderne qui sont véhiculées par la culture managériale ambiante. Je pense que nous sommes particulièrement bien placés en France pour proposer des réflexions pertinentes sur ce champ, car les praticiens narratifs français viennent pour une bonne partie d’entre eux du coaching professionnel et ils peuvent se permettre d’expérimenter les idées narratives sur le terrain des entreprises à la faveur de la connaissance qu’ils ont de ce terrain et de la confiance que leur font leurs clients. Et à chaque fois que nous intervenons en entreprise avec des projets narratifs d’accompagnements d’équipes, de l’ensemble du personnel ou d’individus, nous assistons au développement collectif d’histoires et de compétences qui aident à changer, à dépasser une crise ou tout simplement à se maintenir dans une dynamique de création.

Lettre d’Australie :
« Rescue the said from the saying of it »

Jeudi 27 novembre 2008

Beaucoup de choses aujourd’hui et une conversation passionnante avec Jean-Louis qui s’est prolongée et qui fait que je vais faire court car il est tard, même pour ici.

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Petit coup de fatigue lié aux horaires (j’essaie de vivre sur les 2 fuseaux à la fois mais ça a des limites) et à l’anglais dont à la longue, j’ai la tête farcie. Plus les workshops et les conférences à jet continu. Vivement le retour au boulot que je me repose un peu ! (euh, Christophe, c’est une blague). Pour faire une diagonale qui résume la journée en la transperçant ou le contraire, je dirais que le titre de ce post qui se traduit (mal) en français par : « sauver ce qui est dit de l’action de le dire » marque le geste initial du praticien narratif. C’est pour cela qu’il prend des notes attentives et respectueuses, qui lui serviront à amorcer une description riche de l’identité, à construire une deuxième histoire (ou une chanson !).

C’est le principe central d’où rayonnent les apprentissages de la journée. Des compte-rendus bouleversants du travail en prison, que ce soit avec des détenus qui subissent des abus sexuels ou bien avec des jeunes qui cherchent à renégocier leur relation avec la drogue. Toute cette puissance encapsulée sous forme de chansons qui voyagent, se rencontrent, rebondissent sur divers publics en s’étant enrichies au passage… Mais surtout le courage des enfants victimes de traumas, décrit au cours d’une présentation époustouflante d’Angel Yuen (spécial dédicace nounours ci-dessus) : « les enfants font toujours quelque chose », « les enfants résistent toujours », on touche l’immense force de résilience et de créativité que déploient les enfants pour se protéger des traumas et en protéger leurs petits frères, petites soeurs, leurs espoirs, leurs rêves. C’était follement intelligent et totalement émouvant de voir le courage, le bon sens, la gentillesse de ces petits bonshommes et petites bonnes femmes qui inventent des moyens de remonter vers la surface, les ressources qu’ils mettent en oeuvre, et les adultes barbares qui leur remettent la tête sous l’eau… Bouh ! Je crois que c’est là qu’on travaille au coeur lumineux du monde. Mais en même temps, ces petits enfants, sont parfois enfermés dans de gros dirigeants d’entreprises, alors…

Je ramène aussi des outils sur l’utilisation des lettres, des e-mails (j’en ai échangé quelques uns de pas piqués des hannetons ces jours ci avec certains de mes clients), le recrutement de « care teams », la mise au point de listes de résistance et de doubles contes. Tout ceci pour épaissir, toujours. Epaissir ce qui rend fort, ce qui aide, ce qui permet de surmonter : les « survivor skills ». Tout ceci et les chansons. Maintenant que j’ai compris qu’on peut mettre des chansons dans la narrative, vous n’avez pas fini de me voir avec ma guitare. D’ailleurs, pour vous habituer, ci-dessous un petit extrait du « community concert » où j’ai représenté la France et sa nombreuse délégation avec une chanson que j’avais composée lors de la venue de Michael en 2006, « Narrative Samba« . J’étais druide mais maintenant je vais devenir barde. Ca va barder !

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Lettre d’Australie :
Etincelles en série

Mercredi 26 novembre 2008

Première journée de la Conférence Internationale sur les Pratiques narratives et communautaires. Au programme, retellings aborigènes, cérémonies définitionnelles et le sorcier de la déconstruction, Steven Madigan (voir en bas de ce post). Journée décoiffante.

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Ici, il n’y a pas de frontière entre les histoires, la conférence, la musique (ci-dessus, un didjeridoo offert par la communauté aborigène aux organisateurs, le musicien -prodigieux- se nomme Samuel). Nous avons conscience d’être en terre aborigène, généreusement accueillis par les vrais propriétaires au nom de leurs ancêtres qui leur ont légué ce pays. Chacun s’exprime à travers des chansons qui expriment la fierté de vivre la tête droite et d’appartenir à sa communauté. Les chansons sont ici un mode d’expression parfaitement normal. Là où une conférence en France est une chose « sérieuse » où l’on voit se succéder à la tribune des experts très savants et très ennuyeux, comme si le fait d’être chiant était une garantie de qualité. Les Australiens Aborigènes (dire juste « les Aborigènes est considéré comme méprisant), des représentants de communautés maories avec qui ils ont longtemps échangé des messages solidaires, et des lectures de correspondances d’un groupe de Rwandais survivants du génocide avec qui des liens se sont tissés, se succèdent au micro. On voit s’élever dans la salle des histoires et des chansons où sont fixés leurs espoirs, leurs forces et leurs fiertés, qui s’enchevêtre, se répondent et se nourrissent les unes les autres. La musique vivante est le prolongement ce des sentiments ; elle occupe sa place et joue son rôle sans prétendre à rien d’autre mais sans non plus être parquée dans l’enclos du moment récréatif et ludique. En matière de travail avec les communautés, on est en haute mer.

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Atelier de Jill Freedman sur les cérémonies définitionnelles. Dans un amphi glacial, à moitié congelé par la clim, j’ai compris quelque chose d’essentiel sur l’interview du témoin extérieur, mais je ne sais pas quoi. Un exercice me permet d’affiner, Nicolas et Jean-Louis me l’offrent. C’est comme si quelque chose s’alignait dans ma pratique du témoin extérieur, gommant les aspérités et les cahots qui faisaient de cet interview une piste de latérite que je devais parcourir en 4X4. C’est la question de l’image. L’image est en fait associée au moment où le témoin a ressenti quelque chose de remarquable, ce quelque chose qui n’est pas un compte-rendu de ce qui l’a « frappé » ou « attiré » mais une réaction instinctive et poétique qui donne naissance à une vision. En fait, voilà : ce que je comprends, c’est que l’interview du témoin extérieur, ce n’est pas 4 choses, mais une seule chose continue et compacte, quel que soit le côté par lequel on y rentre, l’étape la plus puissante étant celle du transport parce qu’elle permet au client de constater son influence sur la vie de quelqu’un d’autre. Et un détail supplémentaire: le témoin ne doit pas prendre pas de notes. Jamais.

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Lettre d’Australie : Epston mais implicite

Dimanche 23 novembre 2008

Une longue marche solitaire et rêveuse dans les parcs et les rues d’Adelaide, mon dieu comme j’ai besoin de ces instants d’errance.

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Après la première journée de séminaire de David Epston, passionnante mais épuisante à plusieurs titres (l’assistance très nombreuse, le lieu mal fichu, la rapidité étincelante de l’intervenant -c’est quand même le co-fondateur de l’approche narrative et une star mondiale, ce dont contrairement à Michael White, il est très conscient, la complexité du sujet, les accents australien et néo-zélandais, le décalage horaire qui commence à taper plus dur, les bières d’hier soir avec Nicolas et Jean-Louis), j’ai besoin de métaboliser. Assis seul dans l’herbe d’un parc, au soleil, devant un arbre magnifique, avec le Requiem en Ut mineur dans le casque, la douceur du printemps tout autour et rien d’autre à faire que de penser. Un rêve d’introverti.

Penser qu’à l’image des branches de cet arbre, la pratique narrative est polymorphe et plurielle. Prendre conscience du point auquel j’ai été « modélisé » par Michael et que je suis devenu presque incapable de comprendre qu’une démarche thérapeutique mette en oeuvre des intentions stratégiques, ce qui me semble être le cas du travail de David Epston, même si ce n’est jamais dit explicitement, même la stratégie se réadapte à chaque question alors que Michael semblait avoir pour unique stratégie sa curiosité sincère et bienveillante pour l’autre canalisée par sa connexion avec l’intention de la conversation : construire une histoire riche, rendre la personne auteur, voyager du connu vers ce qu’il est possible de connaître.

David Epston, c’est du lourd. Co-auteur des « moyens narratifs au service de la thérapie », à ce jour le seul ouvrage traduit en français, il passe sa vie à enseigner dans le monde entier. Le séminaire d’aujourd’hui (eh oui, on bosse le dimanche, Sarko serait content) et de demain est entièrement consacré à la façon de construire des questions narratives, des questions « qui conduisent là où les bus ne vont pas ». C’est intéressant de passer du temps rien que là dessus. Les questions sont notre seul outil, David Epston compare leur fabrication à un artisanat où l’on apprendrait à maîtriser un tour de main auprès d’un « appreneur » (apprenticer) qui n’est pas un maître mais enfin, j’veux dire, bon, un tout petit peu quand même.

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Lettre d’Australie : un chemin initiatique

Jeudi 20 novembre 2008

Suspendu dans ce gigantesque nulle part qu’est l’espace de transit de l’aéroport de Singapour.

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Une version moderne des limbes puisque le transit est un non-moment, une simple parenthèse de silence entre deux trajets, du temps suspendu. Quoique finalement, c’est faux. C’est comparable aux non-moments de nos clients que nous leur proposons de se réapproprier pour les transformer en vrais moments de vie vivante. Par exemple : à la boulangerie. Au lieu de guetter, de râler, de fulminer après cette dame âgée qui met du temps à récupérer sa monnaie, se dire : « c’est un moment de ma vie, il est précieux, je vais le recycler, je vais en faire du temps pour moi, pour regarder autour de moi, me sentir respirer, me brancher sur le battement de coeur du monde à l’extérieur de moi et sur le fait de faire partie de ce monde. » Et respirer.

Et je me souviens du moment où tout cela a commencé, dans le petit bureau de Fabrice Micheau, à Cenon, fin 2004. « Tu as entendu parler des pratiques narratives ? », m’avait-il demandé. « Toi qui es à la fois coach et écrivain, ça pourrait te brancher ». L’été suivant, j’étais inscrit au séminaire de Michael White. Et je ne dirais pas que ma vie a changé tout de suite, genre grand éclair de feu. En fait, je n’ai pas compris grand chose. Mais je sentais bien que c’était énorme. La compréhension est venue plus tard, peu à peu, en pratiquant et en voyant mes clients devenir auteurs de leur vie, se redresser et reprendre contact avec leur identité, retrouver ce qui était vraiment précieux dans leur vie, verser des « larmes de retrouvailles », pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux.

A un moment, j’ai décidé de faire ça pour le reste de ma vie. Je n’étais pas spécialement doué, j’ai dû m’accrocher, bosser comme un fou sur les cartes, les questions. Heureusement, mes clients m’ont tout le temps aidé. Les individus, les équipes, les communautés : ils nous montrent le chemin car c’est leur territoire que nous les aidons à conquérir.

Et au bout d’un moment, le chemin du praticien narratif passe par l’Australie, comme je suppose celui du systémicien par Palo Alto (et celui du psychanalyste par Vienne ? mmm, je ne sais pas…) Il y a sans doute une dimension, comment dire… initiatique ?

Lettre d’Australie : C’est demain !

Mardi 18 novembre 2008

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Trois semaines à Adelaide, la Mecque des Pratiques Narratives sur les traces de Michael White et des fondateurs de cette approche.

Demain, le grand départ, Bordeaux – Adelaide en passant par Singapour et bien entendu Roissy. Temps de fin du monde ici en France et espoir d’un rayon de printemps aux antipodes. 24 heures d’avion, avec une crève carabinée et l’espoir de dormir aux bonnes heures et de ne pas trop se laisser hypnotiser par ce flux permanent de nourriture, de boissons et de gavage audiovisuel qu’ils vous enfournent en permanence sur les longs courriers.

Au programme : un séminaire avec David Denborough sur le pouvoir de la musique et du chant dans la Narrative, des ateliers avec David Epston, Cheryl White, Steven Madigan, Jill Friedman, Gene Combs… des entretiens individuels avec Rob Hall et surtout la 9ème Conférence Mondiale des Pratiques narratives où nous sommes une délégation de trois Français (Nicolas de Beer, Jean-Louis Roux et votre serviteur) dont deux Bordelais !!! Que du bonheur en perspective.

Et le projet de partager avec vous chaque jour à travers ce Blog quelques images, étonnements, histoires, réflexions, idées… avec 9h30 de décalage et tout le bonheur d’être vivant et relié. (à suivre)