Archive pour la catégorie ‘Carnets de route’

En direct du maelstrom

Vendredi 12 juin 2009

J’ai été scotché et ému par la vidéo de Jill Bolte-Taylor dont je parlais ici la semaine dernière. Ce western neurobiologique me fait réfléchir à la toile neuronale sur laquelle nous peignons nos histoires.

Dans un séminaire de Michael White, un participant parlait un jour du « maelstrom » pour désigner l’expérience de vie à l’état brut, et c’est bien de la même chose que parle Jill lorsque son hémisphère gauche, siège de la logique et de la temporalité, se met en rideau à l’occasion d’un accident vasculaire. Elle passe 45 minutes à essayer de distinguer sa carte de visite de la surface de son bureau et à trouver un sens aux paquets de points sous la forme desquels elle perçoit son numéro de téléphone.

Et en même temps, dans cet univers réduit à l’état de pixels privés de toute signification, déconnectés des histoires qui en font des objets familiers et des concepts utilisables, elle entre en contact avec le sentiment de sa vie vivante accordée avec tout le reste de l’univers, ce qui fait aussi penser aux récits d’Aldous Huxley dans « les portes de la perception » (livre culte qui a d’ailleurs inspiré Jim Morrisson pour le choix du nom de son groupe The Doors) et de Timothy Leary expérimentant le LSD dans les années 1964.

D’ailleurs, Jill le décrit avec beaucoup d’émotion comme un état de « nirvana » qu’elle a éprouvé accidentellement du fait de son AVC, du fait de la mise hors circuit temporaire des aires cérébrales où siège le sentiment d’être une entité séparée délimitée par sa peau. Et pourtant, dans le même temps, cette définition de l’individu enfermé en lui-même et réduit à son corps est une représentation culturelle dont la naissance et l’essor en occident ont été parfaitement décrits par Michel Foucault. Il y a là un paradoxe que je n’ai pas fini de mâchonner.
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Ensemble, c’est tout

Samedi 6 juin 2009

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Nous apprenons beaucoup en ce moment sur la pratique des cérémonies définitionnelles. Mais pour ne pas en avoir peur, il faut bien comprendre à quoi elles servent et comment elles fonctionnent.

Cette peur des cérémonies définitionnelles, elle s’est traduite par cette réflexion d’une personne proche : « la narrative, c’est vraiment fantastique en intervention individuelle, mais les cérémonies définitionnelles avec des gens assis en rond et racontent leur histoire, ça me fait un peu peur, ça a un petit côté secte. » Evidemment, ce mot de secte agit sur moi un peu comme un électrochoc pavlovien, certains se souviennent peut-être que le rapport de la Muviludes 2007 avait repris tout un paragraphe de « l’art de coacher », où je racontais l’histoire malheureuse d’un de mes clients qui s’était suicidé, et les réflexions que cela m’avait inspirées. La Miviludes l’avait sorti de son contexte, dépouillé de toutes les interrogations éthiques qui étaient au centre de mon propos, et utilisé pour alimenter l’idée que les coachs étaient des irresponsables qui prenaient le pouvoir sur les gens et les amenaient au suicide. Bref cette histoire m’avait fait beaucoup flipper à l’époque.

Donc ce décrochage entre la narrative en individuel vécue comme « fantastique » et son prolongement définitionnel suspect me suggère que primo, le mot français de cérémonie définitionnelle est peut-être mal choisi et mal compris ; secundo, que j’explique mal l’alignement absolu, naturel et harmonieux qu’il y a entre individuel et définitionnel ; et tertio, qu’à part le cadre qui garantit la sécurité de tous les participants, la liberté de chaque participant est totale, et la personne dont la vie est au centre de la cérémonie est invitée à définir et honorer ce qui donne du sens et de l’intérêt à sa vie. Pas à se mouler dans un récit culturel coercitif proposé par le praticien ou par une quelconque organisation. Ce qui est très exactement l’inverse d’un processus sectaire (tu ne crois pas ?)

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« Togetherness »

Vendredi 24 avril 2009

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« Togetherness » signifie en anglais dont il est à peu près intraduisible quelque chose comme l’état d’esprit de celui qui est tout le temps en contact avec l’idée qu’il fait partie d’une communauté.

Cette très belle idée a émergé d’un séminaire de Comité Exécutif d’une multinationale des produits de la mer, que je facilitais en début de semaine dans un endroit complètement magique : l’Abbaye des Vaux de Cernay, en Vallée de Chevreuse. Cette Abbaye cistercienne du XIIIème siècle dégage une puissante sérénité, une énergie hors du temps, une invitation à la spiritualité. En prime, les artéfacts électroniques du pouvoir moderne n’y fonctionnent jamais, le téléphone ne passe pratiquement pas et le réseau wi-fi ne traverse pas les murs.

Ce qui était très intéressant était de réaliser que ces personnes avaient toutes envie de travailler en équipe mais qu’ils n’avaient pas la moindre idée de comment s’y prendre tant ils étaient dominés par les différents récits experts disponibles dans le monde des entreprises, et qui définissent ce que devrait être une équipe performante, voire même « de haute performance ». Ces définitions normalisatrices forcément écrasantes invitent les membres des équipes à se comparer à des référents d’excellence, que les consultants experts leur proposent de modéliser moyennant honoraires.

Mais lorsque les meilleures histoires d’équipe se libèrent, on se rend compte tous ensemble avec émotion que les pratiques de fonctionnement des équipes ultra-performantes sont déjà en place dans ces équipes et connues de leurs membres, simplement elles ne sont jamais racontées et totalement écrasées par les histoires de « il faut qu’on fasse un team building ». Dans cet espace apaisé qu’est le cercle narratif, les histoires s’échangent librement et en appellent d’autres, rebondissent, la situation devient simple. Souvent, cela commence au cours d’un repas (voir mon post de la semaine dernière) et les échanges d’histoires démarrent autour de références à d’anciens dirigeants ou à d’anciens collaborateurs, leurs histoires résonnant à la fois comme une rémémoration pour ceux qui les ont connus et comme une initiation culturelle pour ceux qui n’étaient pas là. Et ce sont ces propos de table qui me permettent, de retour dans la salle de réunion, de dire : « ah, vous connaissez déjà la méthode, alors ! »

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Savoir poser sa caméra

Samedi 18 avril 2009

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Cette semaine a apporté sous plusieurs formes cette idée récurrente que l’un des talents d’un bon thérapeute ou coach narratif est de bien savoir poser sa caméra, c’est à dire trouver le « bon » angle sous lequel regarder les problèmes, et que ce « bon » angle permet souvent à lui tout seul de trouver de bonnes questions narratives.

Hier, une conversation avec mon ami Jean-Louis me remet le nez sur l’idée, que nous avions rencontrée en Australie l’hiver dernier, que la façon de considérer une expérience de vie est conditionnée par la « matrice narrative » que l’on convoque pour lui donner un sens, cette matrice narrative étant constituée d’un ou plusieurs récits disponibles dans notre mémoire liés à notre représentation de cette expérience. Changer l’angle de la caméra, c’est changer de matrice narrative. C’est que que nous invitons nos clients à faire sous le terme de « renégocier le problème », mais ceci exige de nous une extrême souplesse dans notre propre capacité à percevoir simultanément plusieurs niveaux de la réalité et notamment, le niveau implicite. Michael White appelait cet exercice la « double écoute ».

Ainsi, le jeune fille enfermée dans sa voiture (voir mon post du 4 avril dernier ici) peut être reliée par le thérapeute soit à un récit de dysfonctionnement et de maladie, soit à un récit de résistance constituant une expression identitaire et créative de ce qui est vraiment précieux pour elle dans sa vie. Ainsi, un enfant en proie à une crise maniaque (et rien que cet espèce de diagnostic fait récit) peut être vu comme une victime passive des activités du problème mais également comme un prisonnier essayant de faire passer des messages dans une bouteille jetée à la mer. Ainsi nous-mêmes pouvons-nous nous considérer come des thérapeutes narratifs qui font du coaching pour manger et /ou comme des coachs de dirigeants qui travaillent avec les idées narratives et / ou comme des auteurs qui explorent de nouveaux modes d’expression visant à mieux connaître ce que l’on pourrait appeler l’ingéniérie du sens chez nos clients et chez nous -mêmes. Nous sommes tout cela à la fois et bien d’autres choses (un guitariste qui fait du coaching et et la thérapie ?), mais le choix du centre à partir duquel nous décidons d’organiser notre perception détermine en même temps l’ensemble de notre édifice identitaire et donc des options que nous prenons dans le paysage de l’action.

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Quand il est mort, le poète

Samedi 4 avril 2009
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Peinture de Natasha Savelieva

Il y a un an exactement,  le 4 avril 2008, le corps vivant Michael White, le fondateur de l’approche narrative, est décédé. Il est désormais en relation avec nous à travers ses histoires.

Je n’ai pas pleuré la mort de Michael, de ces larmes qui auraient pu dire de moi que je pleurais un ami ou un parent. Je n’ai pas porté un deuil qui aurait dit au monde combien nous étions proches lui et moi. Je garde mes larmes pour mes amis et pour ma famille, ces larmes qui me restent après avoir pleuré mon père, Charles Kablé, Jean-Marie Dillemann et quelques autres.

J’ai été l’un des élèves de Michael comme beaucoup d’entre nous en France et ici à Bordeaux, et je le considère comme un thérapeute et un enseignant génial, mais surtout comme un être humain exemplaire de cohérence et de congruence entre son enseignement et sa vie, entre ce que son travail disait de lui et la façon dont il incarnait ses principes, ses valeurs et ses espoirs dans ses relations avec les autres. Ma relation avec lui illustre donc la façon simple et fraternelle qu’il avait de se relier instantanément à chaque personne qui croisait sa route, et c’est déjà une chance extraordinaire.

Aujourd’hui, j’ai le bonheur de faire partie d’une communauté internationale de praticiens qui, en France et dans le monde entier, vivent cette journée de façon particulière. J’ai le très grand honneur d’avoir été sollicité, aux côté de gens comme David Epston, Angel Yuan ou John Laird, pour témoigner au sein du Michael White Archive de l’influence de la pensée de Michael sur mon travail (voir ici et pour la traduction de mon article en français, voir ci-dessous).

Pour marquer symboliquement cette journée, nous avons décidé d’en faire la date officielle d’ouverture de la Fabrique Narrative, notre centre de formation à l’approche narrative (voir ici pour l’avant-première du site) qui commencera ses premiers groupes de formation en septembre prochain. Réfléchir à la meilleure façon de continuer la route, de transmettre les idées de Michael et de ses collègues, de créer une pédagogie vivante qui mette les praticiens en mouvement dans un enthousiasme joyeux plutôt que dans une appréhension craintive : tels sont les axes de travail qui nous explorons actuellement, et notre façon de dire merci et de rendre hommage à un grand maître et à un grand humain.

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La Narrative est-elle soluble
dans les micro-cartes ? (2ème partie)

Samedi 21 mars 2009

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Ma métaphore personnelle des cartes narratives est plus liée à la musique populaire qu’à l’espace.

C’est une métaphore de guitariste : il existe dans le blues des grilles d’accords que connaissent tous les musiciens et sur lesquelles chacun est libre d’improviser, qu’il soit saxo, bassiste ou pianiste, en contact permanent avec sa musique intérieure et en contrepoint du chant déployé par le client. Que l’on soit dans l’univers de la randonnée ou dans celui de l’impro musicale, les cartes, les grilles d’accords, ont une fonction métaphorique certainement utile, mais ne disent rien sur le pays, ne font résonner aucune musique.

« Maps » sera bien malgré lui le livre-testament de Michael White mais il n’était absolument pas destiné à poser un point final sur son chemin de chercheur-randonneur, c’était un cadeau généreusement fait à tous ceux qui souhaitent utiliser les idées narratives dans le cadre de leur travail d’accompagnement. C’était un partage infiniment riche et généreux des trésors que Michael White a découverts avec ses clients tout au long de son chemin de thérapeute. Il propose ses cartes avec modestie comme des métaphores qui l’ont énormément aidé, sans jamais se poser en détenteur ou en propriétaire d’un quelconque savoir.

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La Narrative est elle soluble
dans les micro-cartes ?

Samedi 7 mars 2009

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L’enseignement de l’approche narrative en France est essentiellement fondé sur la maîtrise des « micro-cartes », outils pédagogiques qui ont permis à Michael White de formaliser sa pratique afin de la transmettre.

Ces micro-cartes sont des sortes de schémas globaux de différents types de conversation narratives, qui permettent au praticien d’avoir des points de repère et de s’orienter à l’intérieur de ces conversations de façon, d’une part, à mieux comprendre ce qui s’y passe et d’autre part, à la faveur d’une métaphore « conversation = voyage », devenir capable de forger des questions qui emmènent le client dans des endroits où il ne serait jamais allé, favorisant ainsi une description riche d’histoires alternatives.

Mais voir l’approche narrative uniquement sous cet angle risque de polariser l’attention des nouveaux praticiens sur les cartes, l’application des cartes, l’orientation dans les cartes, le respect des cartes, et de perdre de vue l’essentiel d’une conversation thérapeutique qui est de favoriser chez le client l’émergence d’une compréhension intentionnelle (se substituant aux compréhensions internes de type névrose, symptômes, caractère, traits de personnalité, etc. proposées par les traditions psychologiques classiques) et de renforcer son sentiment d’initiative personnelle.

Ce risque est encore renforcé par le fait que les cartes constituent le seul corpus constitué directement orienté vers l’apprentissage d’une pratique opérationnelle, dans les formes classiques dominantes de l’apprentissage scolaire ou universitaire. Après la mort de Michael White en avril de l’année dernière, de nouvelles cartes ont été proposées par ses successeurs australiens, plus complexes que les 5 cartes de base, comportant plus d’étages et d’étapes, spécifiques à une problématique (la carte du sentiment d’échec…) Le danger est de voir apparaître une sorte d’ingénierie pédagogique de production de micro-cartes orientées vers le traitement expert de telle problématique au lieu de se borner à être des outils de détection et d’enrichissement d’identités préférées.

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Culture majoritaire et voix minoritaires

Mercredi 18 février 2009

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Est-il inévitable que dans une culture d’entreprise, le désir de cohésion impose d’exclure des cultures minoritaires ou différentes ?

Le travail sur la reconstruction identitaire et culturelle dans les organisations nous amène souvent à être confrontés à des situations où une culture dominante s’affronte à des voix minoritaires, ces dernières luttant pour se faire entendre et la première envahissant tout l’espace disponible. Y a t-il une solution meilleure que l’autre, dans un système où la méta-culture dominante de la performance et de la concurrence tend à écraser toute vision divergente ?

D’un côté, la perspective d’un fédéralisme qui serait un collage de cultures communautaires locales liées à des territoires géographiques, ou bien des épisodes historiques partagés, ou bien encore des défis, particularités, leaders ou ennemis locaux mais n’ayant plus aucun récit commun. De l’autre, le fantasme fusionnel de l’équipe commando ou de l’ashram d’entreprise, gros tas de chouettes copains où chacun est avant tout dans la relation avec l’autre, où la communauté se définit à travers des récits tellement forts que tout nouvel arrivant qui n’aurait pas vécu ces expériences fondatrices ou qui ferait entendre une voix légèrement dissonnante se trouverait rejeté par le groupe.

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Remembrement partiel avec un versant du personnage

Dimanche 11 janvier 2009

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Dans la pratique du regroupement (ou remembrement), chaque personnage peut offrir plusieurs possibilités et plusieurs lignes de récit.

En technique narrative, la conversation de regroupement (« remembering conversation ») est une conversation qui permet au client de restaurer et de renégocier son lien avec une personne de son « club de vie », ce qui aboutit à réorganiser ce club en promouvant certains membres importants dans la naissance et le développement d’une version de l’histoire menant à une description riche de l’identité du client. La réorganisation de l’identité va de pair avec la réorganisation du club. Le mot « remembering » joue en anglais sur ses deux sens : il signifie à la fois « se souvenir » et « re-member», remettre des membres du club à leur juste place. Ce qui fait que pour ma part, le mot « remembrement » me semble plus proche de l’anglais que « regroupement ».

Fondée sur le fait que « l’identité est un projet social » (M. White), elle permet de décrire et de reconnaître les contributions à l’identité du client de certaines figures importantes dans sa vie, parents, éducateurs, amis, mais également doudous, animaux domestiques, personnages de films ou de séries TV, figures de la culture populaire. Mais elle permet également, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, de montrer comment le client a contribué en retour à la vie et à l’identité du personnage. L’objet de ce post n’est pas de décrire en détail les conversations de remembrement mais de parler d’une option de remembrement avec une partie, un versant d’un personnage qui fait partie aussi (mais pas seulement) de l’histoire dominante, voire qui a joué un rôle très important dans sa mise en œuvre et dans sa diffusion.

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Je rentre !
Ma dernière lettre d’Australie

Mardi 2 décembre 2008

English version here

Je fais mes bagages. Un coup d’oeil dans mes valises pour voir ce que je ramène de ce printemps narratif d’Adelaide.

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D’abord il y a l’anglais et cette impression permanente que même si l’on comprend 90% de ce qui est dit, les choses essentielles et vraiment indispensables sont contenues dans les autres 10%. J’ai échangé avec beaucoup de non-anglophones, de la Russie au Buthan, qui partagent cette vigilance sur le fait que l’anglais, en tant que langage et en tant que culture, ne devienne pas une norme dominante pour la diffusion des idées narratives dans le monde ce qui serait dommage tant ces idées représentent un espoir pour les humains. Non, je n’ai pas subi un lavage de cerveau, je parle librement et de mon propre chef, mais merci de poser la question.

Il y a aussi le constat douloureux que malgré l’infinie patience de David Mann, mes progrès dans la compréhension de cette activité immensément mystérieuse qu’ils appellent le cricket ont été plus que modestes. J’ai appris à distinguer les équipes l’une de l’autre, ce qui n’est déjà pas si mal pour un Français (dixit David).

J’ai découvert un pays cool où on ne se prend pas la tête, où on mange le fromage après le dessert, où les bières sont servies sans verre, où l’on paie l’addition avant de passer à table. J’ai goûté un steak de kangourou et je ne l’ai pas apprécié tellement j’avais trop la honte de manger du kangourou.

J’ai rencontré des narrative people du monde entier et il sont ouverts, fraternels, sensibles, attentifs à l’autre, drôles, sincères (comme nous) et vraiment super humbles (pas toujours comme nous). Après dix ou quinze ans de pratique, de lecture, d’études, ils disent : « j’essaie d’appliquer les idées narratives dans mon travail » mais jamais : « je suis un praticien narratif formé par Michael White ». Autant pour moi et pour tous ceux d’entre nous qui seraient tentés de se la péter parce qu’ils ont suivi quelques workshops, aussi géniaux qu’ils aient pu être.

Sur le plan technique, je suis devenu conscient que le fait de situer les problèmes à l’extérieur de l’individu n’est pas lié à une sorte de métaphore thérapeutique mais qu’il vient du fait que tout simplement, les problèmes sont à l’extérieur, créés et alimentés par l’ingéniérie sociale de contrôle et d’auto-discipline mise en place par le pouvoir moderne. Du coup, l’individu ne m’apparaît non plus comme un corps avec des histoires dans sa tête, mais comme une entité relationnelle située au centre d’un vaste réseau d’expériences mises en histoires, lesquelles relient la personne à d’autres personnages réels ou virtuels et à différentes identités produites, définies et négociées en permanence par ces différentes relations. Non, je n’ai rien fumé, ce n’est pas très gentil de poser cette question.

A propos de questions, j’ai réalisé le point auquel les questions sont « nos pinceaux, nos protest songs, nos outils de travail » (S. Madigan) et combien la fabrication de questions qui permettent de raconter des histoires alternatives riches et puissantes fait la différence et constitue notre compétence d’artisans. Le flux et le reflux des narrations et des renarrations permet de tisser des identités riches d’un continent à l’autre, avec des peuples opprimés, des détenus, des personnes exclues de la société normalisée à cause de leurs orientations sexuelles, politiques ou de leurs origines. Et aussi dans les entreprises. Mon travail va désormais s’orienter vers l’application des idées narratives dans les entreprises, qui sont des communautés, dominées comme jamais dans l’histoire par l’idéologie libérale de la performance, de la croissance et de la rentabilité, dont les savoirs et compétences locaux sont rabotés systématiquement, parfois avec la complicité cynique ou naïve de coachs reconnus.

Mais le plus grand choc pour moi, c’est le travail de David Denborough avec la musique. J’ai réalisé qu’il était possible d’utiliser les chansons et leur fabrication pour faire émerger, rendre audible et honorer ce qui aide les gens à tenir le coup. J’ai déjà exprimé ailleurs dans ce blog cet enthousiasme de sortir la musique du champ récréatif et entendu des réactions sceptiques : ça fait boy scout, ça ne marchera jamais dans la culture française, c’est trop loin de la culture des entreprises. Peut-être. Mais je vais essayer quand même. Parce que chanter des chansons aux gens, c’est une sacrée histoire dans ma vie. Et je connais au moins une personne qui me reconnait pour ça. Pas vous ?

Cette magnifique photo est de Jean-Louis Roux

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