Nous sommes à juste titre horrifiés par la réédition de l’expérience de Stanley Milgram par Christophe Nick, hier soir, sur FR3.
Sa fausse émission de jeux où les candidats sont punis par des décharges électriques et où le véritable cobaye est celui qui envoie les décharges sous l’autorité d’une animatrice installe effectivement la télévision au rang des pouvoirs dominants majeurs de notre société ; nous disons depuis longtemps qu’elle est le vecteur privilégié d’exercice du « pouvoir moderne », que Michel Foucault a décrit comme la prescription faite aux individus de s’auto-surveiller pour correspondre à une norme. Le plus inquiétant, c’est que dans les années 60, lorsque Milgram a mené sa série d’expériences, la proportion de cobayes qui allaient jusqu’à la dose dangereuse était de 62 % Ici, avec un public déchaîné et une animatrice qui assure : « nous prenons l’entière responsabilité », avec aussi l’appât du gain et le fait se se savoir regardé par des millions de télespectateurs (parfait dispositif panoptique) donc l’idée dominante d’être fort et de ne pas « craquer », c’est 80 % des cobayes qui poussent les manettes dangereuses, malgré les cris de douleur du candidat.
Mais nous passons à côté de quelque chose… C’est bien de prendre conscience et de s’émouvoir, de fustiger le pouvoir de la télé, mais l’absent mais implicite assourdissant me semble être la culture dominante number one dans notre société occidentale, celle de l’entreprise et de la performance. A quand la même émission sur la soumission à l’autorité dans le comité de direction d’une grande multinationale ? « On va fermer 14 usines en Europe pour faire remonter le cours de nos actions – mais patron, ce sont 5000 familles que nous jetons à la rue, quand même ! – allez y mon vieux, appuyez sur le bouton, nous assumons toutes les responsabilités ! » A quand une étude ou une expérience sur la soumission à l’autorité dans ce lieu de pouvoir absolu qu’est l’entreprise, où la rebellion au nom des valeurs condamne bien souvent son auteur au départ ou au placard ?
Nous pensons pour notre part (nous la COOP mais aussi toutes les entreprises et organisations avec lesquelles nous travaillons, les élèves de la Fabrique, le mouvement narratif en France et dans le monde) qu’il existe d’autres modèles et que nous avons d’urgence besoin de les « histoiriser ». A côté du management par la soumission et du management par l’avidité, une fine trace de ce que l’on pourrait appeler un « management narratif » où chacun serait invité à relier (autant que faire se peut) sa vie, ses espoirs et ses valeurs, avec la culture de l’entreprise. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est pas gagné !
En regardant cette émission terrifiante, où en plus, les cobayes savaient que les gains étaient fictifs et que l’émission ne serait pas diffusée puisqu’il s’agissait d’un « pilote », je me suis effectivement reliée à tous ces Managers qui au cours de ma carrière m’ont raconté les « horreurs » dont ils ont été les exécutants, et qu’ils ont tenté d’assumer au nom du respect de la hiérarchie, de la sauvegarde de l’entreprise, de la mondialisation… bref en acceptant l’idée que la loi du plus fort est toujours la seule valable dans ce monde…
Ces actes commis sous une forme de contrainte plus ou moins appuyée selon les cas, leur font du mal et ils emploient de nombreuses stratégies pour conserver une image d’eux mêmes acceptables.
La pression a besoin d’être d’autant moins ténue qu’elle s’appuis sur le contexte élargi martelé depuis quelques décennies; nous sommes un peuple en déclin, nous sommes fichus, les pays à bas coûts vont nous « bouffer » …dès lors, le « problème », bien soutenu par la peur, a un boulevard devant lui pour justifier cette adhésion massive au pire.
Ce qui est intéressant avec les navrantes émissions de télé-réalité, ce n’est pas uniquement de s’intéresser aux participants, mais aussi au public. Il sera toujours facile de trouver 10 ou 20 personnes en recherche de reconnaissance pour faire n’importe quoi à l’écran.
Malheurement, il sera aussi toujours facile de faire faire à un groupe de gens mis en condition n’importe quoi : depuis la guerre 40 jusqu’aux génocides actuels il n’est pas la peine de faire des expériences sur l’influence d’une organisation sur des esprits « normaux » pour tirer ces conclusions.
Revenons aux auditeurs, les vrais moutons. Ceux qui ne tireront aucun argent, aucune célébrité en regardant ces émissions.
Comment expliquer les statistiques d’audience d’émissions aussi navrantes ?
Comment développer un peu plus d’esprit critique dans l’ensemble de la population (et pas seulement quelques celle de quelques élites qui organisent la vie des autres) ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est pas gagné !
Ce que les vrais-faux candidats du Jeu de la Mort qui Tue nous montrent, et avec eux certains cadres dirigeants prêts à prendre des décisions à l’impact humain parfois intolérable, c’est que, dès lors que la responsabilité de la décision est assumée par quelqu’un d’autre (l’animatrice du jeu, le conseil d’administration, la masse anonyme des actionnaires, le chef…), on peut « appuyer sur le bouton » sans se poser de question existentielle.
Et, au risque d’atteindre le point de Godwin dès le deuxième commentaire de ce billet, je rappellerai que des sociologues se sont aperçus que c’était déjà le cas pour les tortionnaires des camps d’extermination…
J’approuve à 100% !
J’ai trouvé le commentaire de fin où il est dit que dans l’entreprise on ne trouve pas ce genre de pression particulièrement imbécile. C’est toute la société et en premier lieu le monde du travail qui est imprégné de ces valeurs de la performance et c’est préoccupant, y compris que la télévision y participe.
J’adhère donc tout à fait à ce que tu dis concernant la narrative, c’est pour lutter contre ces jeux psychologiques et de pouvoir que les professionnels ont une responsabilité.
Il y a aussi la question du rapport à la règle. Il y a comme l’a rappelé Claude Halmos, des règles utiles et d’autres auxquelles il faut désobéïr.
Et ce n’est pas évident.
Enfin, j’ai trouvé le principe de la démonstration et donc de l’emission assez ambigue. Car les condidats-cobaye n’en sortent pas indemnes. Une telle réflexion ne pouvait se faire dans le cadre d’un spectacle en utilisant de vrais candidat-cobayes car alors, elle en vient à recourir au même principe que la télé-réalité : exposer dangereusement des personnes pour faire une démonstration mais aussi de l’audience.
En revanche, il y a deux points positifs:
- cette prise de conscience des excès de la téléréalité par la télé elle-même du moins temporairement;
- cette décortication des mécanismes qui nous amène en tant qu’être humain à obéïr à un ordre qui va à l’encontre de nos valeur qui j’espère sera utile à plus d’un.
Bien à toi.
C’est une révélation et un constat : peu d’entre nous sont désobéissants; sans doute les désobéissants sont-ils restés encore un peu enfants. Mais ces 20% de désobéissants ne sont pas pour autant des modèles de résistance civilisés. Les chefs tortionnaires ne sont-ils pas des désobéissants eux-même?
Quoiqu’il en soit cette émissions que je n’ai pas pensé à voir et méritait d’être produite et regardée sans doute, pour avoir permis a beaucoup d’hommes et femmes de se regarder dans un miroir. Miroir dis-moi que je ne suis pas comme ça…
Je n’ai pas vu l’émission. Une cliente me l’a racontée, choquée par la proportion de personnes qui ont été jusqu’au bout du « jeu ».
Si on veut voir un enseignement positif à cela, c’est se rappeler que ceux qui obéissent aux ordres en oubliant leurs valeurs, ne font pas seulement partie du passé. Nous avons tous à un moment de notre vie, une (ou des) difficile(s) négociation(s) entre obéissance par besoin de survie, et respect de nos valeurs et notre intégrité.
Le coût moral du choix de l’obéissance en dépit de notre intégrité est extrêment élevé (comme doivent le constater les « appuyeurs sur le bouton ») et nous sépare de notre noblesse intérieure.
Je n’ai pas regardé l’émission, je n’en ai vu qu’un extrait..
Ce qui m’interpelle dans cette situation singulière est la présence d’un public, absent à ma connaissance des expériences de Milgram.
Il m’a semblé, dans les extraits de l’émission pilote, que le public encourageait le cobaye.. ce qui m’a fait pensé aux arênes de l’époque romaine où la foule déversait ses pulsions.
Du coup, s’il est vrai que le public soutient et encourage l’obéissance, il ne s’agit plus alors seulement d’obéir à une autorité en blouse blanche ou teneuse de micro, ou bien de l’appât du gain ou de la célébrité virtuelle..
En fait, il aurait fallu que je regarde pour savoir. Je n’ai pas regardé.
Le public agit en effet en renforcement de l’histoire dominante, c’est une perversion du témoin extérieur lorsqu’il devient complice du problème, et même promoteur de celui-ci. Merci Cathy d’avoir souligné ce point très intéressant. on y retrouve les phénomènes de foules bien connus en psychologie sociale.